Le train s’ébranle. Un mois que j’attend ce moment. Un mois que je compte les jours, les heures.
Roulement régulier. Vitesse. Je ne quitte pas simplement un lieu, un endroit. Je quitte bien plus que ça. Je me lance vers l’inconnu. Vers une nouvelle vie. Vers une
grande aventure.
Les vignobles de la vallée du Rhône défilent sous mes yeux. Qui ne les voient pas. Le soleil se couche sur la France. Regard absent. Mes pensée sont déjà sur le
quai.
La nuit tombe. L’excitation m’empêche de me concentrer sur ma lecture. L’anxiété me prend. Que sais-je après tout ? Ne vais-je pas me jeter dans les bras d’un
inconnu ? Quelqu’un que je n’ai pour ainsi dire jamais vu… Quelqu’un qui est mots envoûtants, qui est voix douce, qui est messages tendres du soir, mais quelqu’un qui est impalpable,
quelqu’un sans yeux sans regard, sans lèvre sans corps.
« C’est facile de se montrer tel qu’on n’est pas par Internet ». Avertissements. Sons de cloches lugubres des amies. « Tu vas dormir chez un
inconnu ? Tu sais pourtant ce qu’un homme veut… ». Sous-entendus acerbes. Mises en gardes régulières. Le voyage devient un risque.
Mais non. L’Amour est aveugle, l’Amour n’a ni corps ni frontière, l’Amour ne s’embête pas de la raison. Je monterais dans ce train. J’ai confiance. Et l’image entêtante
d’un quai de Paris, deux corps enlacés sur les quais déserts, longtemps après le départ des derniers voyageurs.
Le train ralentit. Mon cœur s’arrête de battre. Sera-t-il là ? Le reconnaîtrais-je ? Me reconnaîtra-t-il ? Comment le trouver dans la
foule ?
Le train n’en finit plus de ralentir sa course. Les secondes s’égrènent à la lenteur des siècles. Coincées entre deux passagers, dans le couloir, je serre la poignée de
ma valise. Le temps semble suspendu. Comme si une force voulait m’empêcher de descendre.
Ralentissement final. Mon cœur s’arrête en même temps que le train. Je n’ai plus conscience du décors. Je ne vois plus rien. Mon être entier est tendu vers un seul but.
Sortir. Le trouver.
Les portes s’ouvrent. La longue file humaine prend son essor. Je tire ma valise, encombrante. Une marche. Deux marches. Je vois les portes. Une marée humaine sur le
quai. Je panique. Où est-il ?
Je pose le pied sur le quai. Je fais deux pas. Regarder par terre pour ne pas écraser les gens, regarder en haut pour le trouver, ma tête ne sait plus où aller,
je ne vois plus rien, je ne sens plus rien, je suis perdue !
Une main me touche l’épaule. Des bras me tirent. Je ne vois rien, mais je le sens, il est là ! Ma perception est un radar : grande masse d’amour droit devant.
Pour moi. Rien que pour moi. Je me précipite dans ses bras.
Chaleur. Amour. Sécurité. Repos. Il est corps, il est là, et nous nous serrons dans une étreinte à couper le souffle. Mais le souffle n’existe plus à
cet instant. Le temps non plus. Le pêle-mêle des passagers, le brouhaha de la gare, les roulements de valise, plus rien n’est là. Juste cette fusion de deux Amours, qui irradie
tout nos êtres, toute la gare, tout l’univers !
Après nos mains, nos yeux se rencontrent. Les siens sont étoiles de bonheur. Puis nos lèvres.
Dorénavant, les jours brilleront avec plus d’éclat !
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